Résultats du concours du Jeune Écrivain Guyanais 2020

Résultats du concours du Jeune Écrivain Guyanais 2020

Créé en 2017, le Concours du Jeune Écrivain Guyanais est organisé par l’équipe de la licence de Lettres de l’Université de Guyane tous les deux ans pour encourager l’écriture et la créativité des étudiants. Malgré le contexte sanitaire extraordinaire, le concours a été maintenu et la qualité des travaux était au rendez-vous.

Pour sa seconde édition, le jury du Concours a proposé aux candidats de l’université de Guyane d’explorer le thème de la ou des MEMOIRE(S). Deux catégories étaient représentées : poésie et nouvelle. Dans le respect de la forme et du thème, la seule autre contrainte d’écriture était celle de la longueur, limitée à 8500 signes.

Le S entre parenthèses a suscité bien des interrogations. Mémoire, au féminin singulier : le mot appelait les thèmes du souvenir, de l’oubli, du traumatisme, de l’idéalisation. Mémoire, au pluriel, avec une incertitude de genre : c’est la question de l’écriture, du partage d’expérience. Mémoire individuelle, collective, mémoire des peuples, histoire, récit, traditions et amnésie volontaire ; le thème était volontairement ouvert et a suscité des interprétations variées. La très belle et mystérieuse illustration de l’affiche proposée par Oriana Dalmat a aussi inspiré plusieurs des textes qui nous sont parvenus.

Une remise de prix contrariée par un contexte sanitaire inédit

Nous avons choisi de maintenir le concours en dépit de la crise sanitaire, en rallongeant les délais de retour jusque début mai. Nous ne pouvons néanmoins, à notre plus grand regret, procéder à la remise des prix et la lecture publiques initialement prévues. Le jury – qui a délibéré fin mai – a examiné les propositions des candidats, en prenant en considération le respect du thème et de la limite de caractères, l’originalité de l’interprétation, la qualité poétique des textes.

Deux lauréats ont été retenus, avec des textes que nous sommes fiers de pouvoir partager :

La nouvelle « Le corps d’une amérindienne » de Winslow CAVALIER (L1 Lettres)
Le poème « Je me souviens » d’Andreanne BOEWAI (L1 LLCER Anglais)

Je me souviens | Andreanne BOEWAI

Avec mon cœur, je songe à ton charme sauvage et naturel, Avec mon cœur, je me souviens de tes poumons magnifiquement verts, Avec ce même cœur, je chante au nom de ta beauté éternelle, Une beauté parmi tant d’autres mais une beauté unique de la Terre.

Je suis au plus près de toi, tu as bercé mon enfance En toi j’ai vécu et je vis, à toi je pense chaque jour En toi j’ai cru et crois encore, en toi je vivrai pour toujours. Depuis l’enfance on me parle de ton histoire et de ta souffrance Malgré cela je ne t’ai pas connue et ne te connais point. Et c’est pour cela qu’aujourd’hui je me souviens.

Je me souviens, des enfants que tu as accueillis en toi, Ces enfants de toutes les couleurs qui te rendent magnifique. Je me souviens de nos chants traditionnels uniques Je songe souvent aux couleurs des cases créoles et à leurs toits Je me souviens de ta chaleur, une de ces chaleurs qui rapprochaient Je me souviens de la splendeur de ta faune et de ta flore Ah ! belle est la couleur de ton eau et de ton or Je me souviens de ta jeunesse prometteuse et du travail de tes « gangans ».

Guyane livre-toi à moi, Et dis-moi ma chère Guyane ce qui est arrivé à ce peuple d’amérindiens Ce peuple que tu abrites depuis toujours dans ton cœur Maman Guyane que sont devenus tes enfants les bushinengés Ces escl aves qui auprès de ton fleuve, se sont réfugiés Dis-moi donc ma Guyane où sont tes enfants au sang noir et créole Qui ont fait de toi leur maison et leur parasol

Avec mon cœur, Guyane je n’oublierai jamais Avec mon cœur, Guyane je serai Avec ce même cœur, Maman Guyane je te rendrai fière Avec ton souvenir Guyane je mourrai

À toi ma Guyane que je n’oublierai jamais

Le corps d’une amérindienne | Winslow Cavalier

Sous un soleil de plomb, une multitude de cicatrices spiralait tout son corps. Elle était mi-nue. Mi-lune. Mi-soleil. Mi-ange. Mi-déesse. Elle était belle. Elle venait sûrement de la voûte céleste ! Elle portait un tissu qui cachait uniquement sa vulve, un brayet.
Assise sur un rocher, pensive, elle respirait lentement l’air que lui offrait le fleuve du Maroni. Elle tournait à peine la tête quand elle remarqua ce regard posé sur elle. Comme si ce regard voulait lire toute son âme. Elle sourit de douleur et continuait sa contemplation.
Le jeune homme derrière lui était rempli de curiosité. Il était d’un teint foncé. Il était excessivement haut. Il avait des « dread locks » qui pendaient jusqu’à ses fesses. Il était fort musclé. Il portait un jean bleu et un maillot jaune-citron. Il avait un visage légèrement allongé qui hébergeait des yeux en amande, un nez épais et une bouche pulpeuse. Un vrai nègre, comme on aime le dire.
Ce bushinengué venait pour la troisième fois au bord du fleuve, mais il n’avait jamais vu une aussi belle créature. Il était rempli d’interrogations. Il regardait ce corps qui avoisine ses yeux avec une attention calculée.
Pourquoi tant de cicatrices ? se disait-il. Pourquoi tant de tatouages ? Il avançait vers le corps presqu’inerte comme pour chercher des réponses à ses interrogations.
– Salutation mademoiselle !
– …
Elle resta muette. La parole semblait ne rien vouloir dire pour elle. Elle était très loin, en train de chercher de belles histoires dans la profondeur du ciel, du soleil, et des nuages. Des histoires qui, peut-être, enjoliveraient sa vie.
– Bonjour mademoiselle ! Relançait le jeune bushinengué, comme pour la rassurer qu’elle n’était pas seule au monde.
– Bonjour…
…un long silence se pesait entre les deux jeunes gens. Une énergie transcendante venait y mettre la plus grande douceur. Le soleil changeait de direction quand l’eau du fleuve se mit à danser la danse des vagues. Le flux et le reflux de l’eau illustraient le battement de cœur de la jeune amérindienne. Pas d’autre chose que le fleuve du Maroni pour traduire son état d’âme.
La jeune femme commençait à parler…L’expression de son visage dégageait une certaine ambiguïté. Un mélange « tribulations-douleurs-joies ». – Partez ! – Pourquoi partirais-je ?
– Partez ! – Je ne veux pas partir Mademoiselle. Il se rapprochait de plus en plus d’elle et essayait d’effleurer ses cheveux, avec tout le retenu que l’acte demande. Il paraissait respectueux. Et la jeune amérindienne n’avait dégagé aucun signe d’inquiétudes. – Pardonnez-moi mon indiscrétion Mademoiselle ? Pourquoi portez-vous ces tatouages ? et quelles sont les origines de vos cicatrices ? j’ai l’impression que votre vie fut/est une torture… – Est-ce important de savoir ? c’est toute une histoire… – Oui, votre corps dégage une parole muette ; à vous de l’extérioriser. J’aimerais connaitre cette histoire, votre histoire.
La jeune Lune demeurait interdite face aux propos de l’étranger. Elle avait le corps à demi tourné n’osant le fixé directement. Elle essayait plusieurs fois une parole, qu’elle n’eut pas le courage de finir… Enfin, Elle fit un effort pour s’écrier rageusement : « L’histoire ! L’histoire ! Maudite histoire ! » – Maudite histoire… reprit-elle en reprenant son calme. – Laissez-moi vous aider… Lâchait le jeune homme, jeune Soleil qui sentait l’obligation d’éclairer les propos de son interlocutrice. – Hmm – Euh… Pourquoi portez-vous ce tatouage sur votre front ? que veut-il dire ? Pourquoi ces tracés ? – …Un tatouage sur mon front pour dire que je suis descendante des « Kali’na ». Le tatouage fait partie de notre identité. Notre peuple habite ce territoire depuis le VIIème siècle simultanément avec le peuple « Wayana ». Nous retraçons notre histoire, nous faisons vivre nos traditions de différentes manières. Ce dessin sur mon front en est une. Il illustre la céramique kali’na du littoral oriental de Guyane. La céramique Kali’na est tout un art qui porte sur son dos un peuple céramiste acharné. – Et que veux dire exactement cette illustration ? – L’illustration de cette céramique Kali’na est comme le fruit des interactions et des influences que notre peuple a connues avant et après l’invasion des européens. Il faut vous dire que nous avons plusieurs façons de représenter cette culture archéologique. C’est une continuité entre les cultures archéologiques et les peuples actuels sur le littoral. Globalement, je peux vous dire que c’est un style ethnique. – Vous me dites que vous avez plusieurs façons de représenter cette culture, intéressant ! Pouvez-vous m’en énumérez quelques-unes Mademoiselle ? – Bien sûr… Nous avons des poteries, des grands vases tels, samaku, maka, waresa, qui sont utilisés pour cuire et stocker de la bière de manioc nommé kasili. Ce qu’il faut retenir, ils servaient autrefois de récipients d’inhumation.
Le jeune bushinengué suspendait son attention aux lèvres de la jeune amérindienne qui semblait retrouver la joie de vivre en racontant son histoire. – Nous avons également « le décor peint » comme forme de représentation.
Elle se tourna avec transport pour montrer à son compagnon le tatouage qui était au centre de son dos. C’était l’illustration d’un ancien rituel. L’emblème d’une plante. Le piment.
– Je suis une fille qui veut toujours me défendre. Une fille qui ne me laisse pas faire. Alors, mon père me l’a dessiné pour symboliser ma façon d’être, et ainsi inviter l’énergie de nos Ancêtres à venir renforcer mon caractère. D’autant plus, garder ce rituel, c’est aussi défendre notre culture.
Il rapprocha ses yeux plus près de son dos. Il sentait naitre en lui des mouvements tumultueux. Tout son être était glacé par la chaleur de cette créature fortement intrigante qui était assise près de lui. Il s’écarta d’elle, bouche entrouverte, avec tremblement… Il continue la conversation pour briser l’impertinence de ses intentions. – Mademoiselle ! – Oui ! – N’y a-t-il pas d’autres représentations du « décor peint » ? – Oui oui… il y a le dessin kali’na mettant en œuvre un tracé fin curviligne, ayant des motifs complexes, placé le plus souvent sur des céramiques lors des grandes cérémonies de deuils… S’ajoute à la liste le dessin des motifs ornant ordinairement l’intérieur des bols à kasili et des jattes palapi. Les tracés prennent la forme de courbes élégantes, formant un troisième élément de décor, ayant une représentation majoritaire par rapport aux autres. Il peut être le plus intéressant suivant qu’il permettrait le mieux de caractériser le « style kali’na »… … Je dois me laver…
Elle disait cela tout en se levant. Le jeune Bushinenghé le reteint tout juste, au moment qu’elle faisait son premier pas pour se rapprocher du fleuve. – Je n’ai pas fini Mademoiselle… jura-t-il, en la tenant par le bras. – …
Elle resta muette. Son silence dégageait une beauté que rien ne pouvait décrire. Pas même le merveilleux tracé « d’Anapo » qui s’étendait sur la droiture de ses tétons. Ce tracé «d’Anapo » est un Dessin Kali’na qui symbolise une tendance musicale : « Sampulali Moli Nenkewae », le Sampula Kali’na traditionnel. On posait ce dessin sur les tambours utilisés lors des prestations.
Les yeux du jeune garçon ne la lâcha pas d’une seconde ; ils parcourraient tout son corps pour trébucher sur les cicatrices avoisinant ses épaules.
Il balbutiait… – Où as-tu eu ces blessures… ces cicatrices ? pardon… On voyait qu’il était embarrassé. Triste. Il essayait de retenir quelques chaudes larmes. – Esclavage ! Torture ! Génocide ! s’écria-t-elle. – Kumalawai ! Wayana ! Kali’na ! poursuivit-elle tout en libérant une rivière de larmes qui traversait l’embouchure de ses paupières
Le passé, semble-t-il, bouleversait encore cette jeune amérindienne. Qui était-elle ? Pourquoi paraissait-elle aussi mystérieuse ? Pourquoi portait-elle tous ces signes sur son corps ? Le jeune Bushiningué serrait ses mains comme pour exprimer son empathie, tout en laissant défiler ces questions dans sa tête. – Qui êtes-vous ? réussit-il à dire.
Et la jeune femme, aussi brillante que les rayons du soleil, aussi rapide que l’éclair, couru… Et plongeât dans le fleuve du Maroni… Elle glissait dans les profondeurs du fleuve Jusqu’à ce que la nature ait oublié le son de son souffle… Le jeune Bushinengué resta stupéfait, interdit face à la rapidité de l’action.
S’était-elle noyée …?

Fin